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La liberté pour quoi faire? de Bernanos

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La liberté pour quoi faire? de Bernanos Empty La liberté pour quoi faire? de Bernanos

Message par Isabelle-Marie le Ven 1 Nov 2019 - 16:47

Extrait de la conférence de Bernanos donnée en 1947 à la Sorbonne où il traite du pouvoir écrasant du machinisme sur l'individu et comment celui-ci se trouve tenté de se soumettre à ce pouvoir dans une société de plus en plus déspiritualisée
La liberté pour quoi faire? de Bernanos Bern10

REVOLUTION ET LIBERTE

Le mot de révolution n’est pas encore pour nous, Français, un mot du vocabulaire technique, un mot de technicien. Nous croyons que la révolution est une rupture. La révolution est un absolu. Celle que nous attendons se fera contre le système tout entier, ou elle ne se fera pas. Je dis système pour ne pas dire civilisation, car il apparaît de plus en plus que le système tel qu’il se présente à nous (ou plutôt dans lequel nous sommes peu à peu absorbés) n’est pas une civilisation, mais une organisation totalitaire et concentrationnaire du monde, qui a pris la civilisation humaine comme de surprise, à la faveur de la plus grande crise que l’histoire ait jamais connue, et dont le double aspect matériel et spirituel peut se définir ainsi : la déspiritualisation de l’homme coïncidant avec l’envahissement de la civilisation par les machines, l’invasion des machines prenant à l’improviste une Europe déchristianisée, une Europe déspiritualisée, capable de sacrifier, presque sans lutte à l’intelligence pratique et à sa brutale efficience, à l’intelligence pratique monstrueusement hypertrophiée, toutes les autres formes supérieures de l’activité de l’esprit.

Je dis que cette organisation a été totalitaire et concentrationnaire dès le principe, même lorsqu’elle prenait le masque et le nom de la liberté, puisque le libéralisme asservissait l’homme à l’économie pour que l’État,- ou l’espèce de parasite auquel on ose encore donner ce nom – pût s’emparer tout ensemble, le moment venu, de l’homme et de l’économie ,le capitalisme des trusts frayant la voie au trust des trusts, au trust suprême, au trust unique : à l’État technique divinisé, au Dieu d’un  univers sans Dieu, comme je l’écrivais déjà en 1930 dans cette Grande Peur des bien-pensants, dont le dernier acte s’est joué à Vichy.

[…]

Le technicien fait peur à l’homme moyen ; l’homme moyen est devant le technicien comme un chien dressé devant son dresseur. Mais je ne suis pas dressé, je suis seulement debout. Je suis un homme debout ! Je ne prétends pas parler au nom des électeurs. Les électeurs sont dressés pour le cirque. Oh ! Il y a plusieurs cirques ! Le plus grand cirque de France portait hier un nom, aujourd’hui, il en porte un autre. Qu’importe ! Les électeurs sont dressés pour le cirque. Mais il y a tout de même un homme dans chaque électeur, vous ne croyez pas ? Eh bien, c’est au nom de cet homme que je parle, ou tout au moins de ce que vous en avez laissé. Je connais les hommes mieux que les  techniciens, pour la raison qu’un homme ne connaît que deux choses dans l’animal qu’il dresse : sa peur et sa faim. Je connais les hommes mieux qu’eux ; Je les fais vivre dans mes livres, et si les techniciens, si sûrs  d’eux-mêmes, essayaient d’en faire autant, ils n’aboutiraient pour la plupart qu’à des niaiseries.

Oh ! Je ne dis pas qu’ils savent seulement se servir des hommes. Il en est, entre eux, qui croient les aimer, mais ce qu’ils aiment en eux c’est eux-mêmes, c’est l’idée à laquelle ils sont toujours prêts à les sacrifier. Vous êtes devant l’homme avec vos techniques, vos statistiques, vos tests et tous les instruments de mensuration psychologique, comme d’autres techniciens devant un poème de Baudelaire. Et quand ils ont fini leur travail, pauvres bêtes ! Voici que passe un adolescent de quinze ans, qui vient peut-être d’être recalé à son baccalauréat, mais qui a reçu du ciel le don divin de la poésie. Il ouvre les yeux, il regarde et en un éclair le poème divin coupé en petits morceaux par des cuistres rajuste miraculeusement ses tronçons épars et se met à chanter pour son ami.

Hélas ! Je pense à cette parole du Christ, si mystérieuse, si poignante : « En ce temps-là aurai-je encore des amis parmi vous ? » L’heure n’est pas loin, sans doute, où l’humanité, devenue l’objet passif de toutes les expériences de  laboratoire, ainsi qu’une douce bête entre les mains des vivisecteurs, comptera de plus en plus de sauveurs aux mains rouges, et pas un ami !

L’humanité a été victime jusqu’à ce jour de beaucoup d’expériences, mais ces expériences étaient jadis des expériences empiriques, elles étaient faites au petit bonheur, elles se contredisaient souvent les unes les autres. C’est pour la première fois qu’elle entre dans un laboratoire admirablement outillé, pourvu de toutes les ressources de la technique, et dont elle peut sortir mutilée à jamais. En ce cas, les opérateurs s’essuieront les mains à leur blouse écarlate, et c’en sera fini pour toujours. J’ai bien le droit de regarder ce laboratoire en face. Les opérateurs se disent sûrs d’eux. Mais sont-ils sûrs de ce  qu’ils ont là, étendu devant eux, sur leur table d’opération ? Si l’homme n’était pas ce qu’ils croient ? Si leur définition de l’homme se révélait un jour fausse ou incomplète ? Et, par exemple, ils le tiennent pour un animal industrieux, soumis au déterminisme des choses, et néanmoins indéfiniment perfectible. Mais si l’homme était réellement crée à l’image de Dieu ? Qu’il y ait en lui une proportion quelconque, si petite qu’on la suppose, de liberté, à quoi donc aboutiraient leurs expériences, sinon à la mutilation d’un organe essentiel ? S’il existait dans l’homme ce principe d’autodestruction, cette mystérieuse haine de soi que nous appelons péché originel, et que les techniciens n’ont pas manqué d’observer, car il explique toutes les affreuses déceptions de l’histoire ? C’est vrai qu’ils le mettent non au compte de l’homme mais à celui d’une mauvaise organisation du monde. S’ils se trompaient pourtant ? Si l’injustice était dans l’homme et que toutes les contraintes ne faisaient qu’en renforcer la malfaisance ? Si l’homme ne pouvait se réaliser qu’en Dieu ? Si l’opération de l’amputer de sa part divine – ou, du moins d’atrophier systématiquement cette part jusqu’à ce qu’elle tombe desséchée comme un organe où le sang ne circule plus – aboutissait à faire de lui une bête féroce ? Ou pis peut-être, une bête à jamais domestiquée, un animal domestique ? Ou moins encore, un anormal, un détraqué ?
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Message par jacques58fan le Dim 3 Nov 2019 - 4:33

Merci.
En avez-vous d'autres sous la main?
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Message par Isabelle-Marie le Ven 21 Fév 2020 - 22:47

@jacques58fan a écrit:Merci.
En avez-vous d'autres sous la main?

En voici un deuxième  Smile

soeur

    Le scandale de l'univers n'est pas la souffrance, c'est la liberté. Dieu a fait libre sa création, voilà le scandale des scandales, car tous les autres scandales procèdent de lui. Oh ! je sais bien, nous paraissons être ici en pleine métaphysique. Que voulez-vous que j'y fasse ? Si  je me fais mal comprendre de quelques- uns d'entre vous, c'est que je me serai mal expliqué, voilà tout. Expliquer, d'ailleurs, à quoi bon ? Il y a en ce moment dans le monde, au fond de quelque église perdue, ou même dans une maison quelconque, ou encore au tournant d'un chemin désert, tel pauvre homme qui joint les mains et du fond de sa misère, sans bien savoir ce qu'il dit, ou sans rien dire, remercie le bon Dieu de l'avoir fait libre, de l'avoir fait capable d'aimer. Il y a quelque part ailleurs, je ne sais où, une mère près de son enfant mort qui offre à Dieu le gémissement d'une résignation exténuée, comme si la voix qui a jeté les soleils dans l'étendue ainsi qu'une main jette le grain, la Voix qui fait trembler les mondes, venait de lui murmurer doucement à l'oreille : "Pardonne-moi. Un jour, tu sauras, tu me comprendras, tu me rendras grâce. Mais maintenant, ce que j'attends de toi, c'est ton pardon, pardonne." Ceux-là, cette femme harassée, ce pauvre homme, se trouvent au coeur du mystère, au coeur de la création universelle et dans le secret même de Dieu. Que vous en dire ? Le langage est au service de l'intelligence. Et ce que ces gens-là ont compris, ils l'ont compris par une faculté supérieure à l'intelligence, bien qu'elle ne soit nullement en contradiction avec elle, - ou plutôt par un mouvement profond et irrésistible de l'âme qui engageait toutes les facultés à la fois, qui engageait à fond toute leur nature... Oui, au moment où cet homme, cette femme acceptaient leur destin, s'acceptaient eux-même, humblement, - le mystère de la Création s'accomplissait en eux, tandis qu'ils couraient ainsi sans le savoir tout le risque de leur conduite humaine, se réalisaient pleinement dans la Charité du Christ, devenant eux-même, selon la parole de Saint Paul, d'autres Christ. Bref, ils étaient des saints.

   S'engager tout entier... Vous le savez, la plupart d'entre nous n'engagent qu'une faible part, une petite part, une part ridiculement petite de leur être, comme ces avares opulents qui passaient, jadis, pour ne dépenser que le revenu de leurs revenus. Un saint ne vit pas du revenu de ses revenus, ni même seulement de ses revenus, il vit sur son capital, il engage totalement son âme. C'est d'ailleurs en quoi il diffère du sage qui sécrète la sagesse à la manière d'un escargot sa coquille, pour y trouver un abri. Engager son âme ! Non, ce n'est pas là simple image littéraire. il ne faudrait même pas la pousser très loin pour lui donner une signification sinistre.

   Dans son récent livre, Les problèmes de la vie, l'illustre professeur à l'Université de Genève, M. Guyénot, reprend la distinction entre le corps, l'esprit et l'âme. Si l'on admet cette hypothèse, que saint Thomas ne repousse pas, on se dit avec épouvante que des hommes sans nombre naissent, vivent et meurent sans s'être une seule fois servi de leur âme, réellement servi de leur âme, fût-ce pour offenser le bon Dieu. Qui permet de distinguer ces malheureux ? En quelle mesure n'appartenons-nous pas à cette espèce ? La Damnation ne serait-elle pas de se découvrir trop tard, beaucoup trop tard, après la mort, une âme absolument inutilisée, encore soigneusement pliée en quatre, et gâtée, comme certaines soies précieuses, faute d'usage ? Quiconque se sert de son âme, si maladroitement qu'on le suppose, participe aussitôt à la Vie universelle, s'accorde à son rythme immense, entre de plain-pied, du même coup, dans cette communion des saints qui est celle de tous les hommes de bonne volonté auxquels fut promise la Paix, cette sainte Église invisible dont nous savons qu'elle compte des païens, des hérétiques, des schismatiques ou des incroyants, dont Dieu seul sait les noms.

    La communion des saints... Lequel d'entre nous est sûr de lui appartenir ? Et s'il a ce bonheur, quel rôle y joue-t-il ? Quels sont les riches et les pauvres de cette étonnante communauté? Ceux qui donnent et ceux qui reçoivent ? Que de surprises ! Tel vénérable chanoine pieusement décédé, dont le bulletin diocésain aura fait l'éloge pompeux, dans le style particulier à ces publications, ne risque-t-il pas d'apprendre, par exemple, qu'il a dû sa vocation et son salut à quelque incrédule notoire, secrètement harcelé par l'angoisse religieuse, et auquel Dieu avait incompréhensiblement refusé les consolations mais  non pas les mérites de la foi ? (Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas déjà trouvé.) Rien ne paraît mieux réglé, plus strictement ordonné, hiérarchisé, équilibré que la vie extérieure de l'Eglise. Mais sa vie intérieure déborde des prodigieuses libertés, on voudrait presque dire des divines extravagances de l'Esprit- l'Esprit qui souffle où il veut. Lorsqu'on songe à la stricte  discipline qui maintient presque implacablement à sa place assignée chaque membre de ce grand corps ecclésiastique depuis le modeste vicaire jusqu'au Saint-Père avec ses privilèges, ses titres, on voudrait presque dire son vocabulaire particulier, n'est-ce pas en effet comme une extravagance, ces promotions soudaines, parfois très soudaines, de religieuses obscures, de simples laïcs, ou même de mendiants faits brusquement patrons, protecteurs et parfois docteurs de l'Église universelle ?

   Oh ! Il ne s'agit pas d'opposer l'Église visible à l'Église invisible ; l'Église visible, que voulez-vous, ce n'est pas seulement la hiérarchie ecclésiastique, c'est vous, c'est moi, elle n'est donc pas toujours agréable  et elle a même été parfois très désagréable à regarder de près, au XVe siècle par exemple, au temps du Concile de Bâle, et dans ces cas-là on est naturellement tenté de regretter que ce ne soit pas elle, l'invisible - oui, on regrette qu'un cardinal soit reconnaissable de si loin à sa belle cape écarlate tandis qu'un saint, de son vivant, ne se distingue par aucun détail vestimentaire... Je sais bien que ce qui paraît ici une plaisanterie est pour beaucoup d'âme une idée parfois torturante. On a tort de raisonner comme si l'Église visible et l'Église invisible étaient en réalité deux Églises, alors que l'Église visible est ce que nous pouvons voir de l'Église invisible, et cette part visible de l'Église invisible varie avec chacun de nous. Car nous connaissons d'autant mieux ce qu'il y a en elle d'humain que nous sommes moins dignes de connaître ce qu'elle a de divin. Sinon, comment expliqueriez-vous cette bizarrerie que les plus qualifiés pour se scandaliser des défauts, des déformations ou même des difformités de l'Eglise visible - je veux dire les saints - soient précisément ceux qui ne s'en plaignent jamais ? Oui, l'Eglise visible est ce que chacun de nous peut voir de l'Eglise invisible, selon ses mérites, et la grâce de Dieu. C'est bien joli de dire : "J'aimerais mieux voir autre chose que ce que je vois."

   - Oh ! bien sûr, si le monde était le chef-d’œuvre d'un architecte soucieux de symétrie, ou d'un professeur de logique, d'un Dieu déiste, en un mot, l'Eglise offrirait le spectacle de la perfection de l'ordre, la Sainteté y serait le premier privilège du commandement, chaque garde dans le hiérarchie correspondant à un grade supérieur de sainteté, jusqu'au plus saint de tous, Notre Saint-Père le Pape, bien entendu. Allons! Allons!  vous voudriez d'une Eglise telle que celle-ci ? Vous vous y sentiriez à l'aise ? Laissez-moi rire ! Loin de vous y sentir à l'aise, vous resteriez au seuil de cette Congrégation de surhommes, tournant votre casquette entre les mains, comme un pauvre clochard à la porte du Ritz ou du Claridge. L'Église est une maison de famille, une maison paternelle, et il y a toujours du désordre dans ces maisons-là, les chaises ont parfois un pied de moins, les tables sont tâchées d'encre, et les pots de confiture se vident tout seuls dans les armoires, je connais ça, j'ai l'expérience...

   La maison de Dieu est une maison d'hommes et non de surhommes. Les chrétiens ne sont pas des surhommes. Les saints pas davantage, ou moins encore, puisqu'ils sont les plus humains des humains. Les saints ne sont pas sublimes, ils n'ont pas besoin du sublime, c'est le sublime qui aurait plutôt besoin d'eux. Les saints ne sont pas des héros, à la manière des héros de Plutarque. Un héros nous donne l'illusion de dépasser l'humanité, le saint ne la dépasse pas, il l'assume, il s'efforce de la réaliser le mieux possible, comprenez-vous la différence ? Il s'efforce d'approcher le plus près possible de son modèle Jésus-Christ, c'est-à-dire de Celui qui a été parfaitement homme, avec une simplicité parfaite, au point, précisément, de déconcerter le héros en rassurant les autres, car le Christ n'est pas mort seulement pour les héros, il est mort aussi pour les lâches. Lorsque ses amis l'oublient, ses ennemis eux, ne l'oublient pas. Vous savez que les nazis n'ont cessé d'opposer à la Très Sainte Agonie du  Christ au jardin des Oliviers la mort joyeuse de tant de jeunes héros hitlériens. C'est que le Christ veut bien ouvrir à ses martyrs la voie glorieuse d'un trépas sans peur, mais il veut aussi précéder chacun de nous dans les ténèbres de l'angoisse mortelle. La main ferme, impavide, peut, au dernier pas, chercher appui sur son épaule, mais la main qui tremble est sûre de rencontrer la sienne...
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Message par jacques58fan le Sam 22 Fév 2020 - 5:30

@Isabelle-Marie a écrit:
@jacques58fan a écrit:Merci.
En avez-vous d'autres sous la main?

En voici un deuxième  Smile

soeur

    Le scandale de l'univers n'est pas la souffrance, c'est la liberté. Dieu a fait libre sa création, voilà le scandale des scandales, car tous les autres scandales procèdent de lui. Oh ! je sais bien, nous paraissons être ici en pleine métaphysique. Que voulez-vous que j'y fasse ? Si  je me fais mal comprendre de quelques- uns d'entre vous, c'est que je me serai mal expliqué, voilà tout. Expliquer, d'ailleurs, à quoi bon ? Il y a en ce moment dans le monde, au fond de quelque église perdue, ou même dans une maison quelconque, ou encore au tournant d'un chemin désert, tel pauvre homme qui joint les mains et du fond de sa misère, sans bien savoir ce qu'il dit, ou sans rien dire, remercie le bon Dieu de l'avoir fait libre, de l'avoir fait capable d'aimer. Il y a quelque part ailleurs, je ne sais où, une mère près de son enfant mort qui offre à Dieu le gémissement d'une résignation exténuée, comme si la voix qui a jeté les soleils dans l'étendue ainsi qu'une main jette le grain, la Voix qui fait trembler les mondes, venait de lui murmurer doucement à l'oreille : "Pardonne-moi. Un jour, tu sauras, tu me comprendras, tu me rendras grâce. Mais maintenant, ce que j'attends de toi, c'est ton pardon, pardonne." Ceux-là, cette femme harassée, ce pauvre homme, se trouvent au coeur du mystère, au coeur de la création universelle et dans le secret même de Dieu. Que vous en dire ? Le langage est au service de l'intelligence. Et ce que ces gens-là ont compris, ils l'ont compris par une faculté supérieure à l'intelligence, bien qu'elle ne soit nullement en contradiction avec elle, - ou plutôt par un mouvement profond et irrésistible de l'âme qui engageait toutes les facultés à la fois, qui engageait à fond toute leur nature... Oui, au moment où cet homme, cette femme acceptaient leur destin, s'acceptaient eux-même, humblement, - le mystère de la Création s'accomplissait en eux, tandis qu'ils couraient ainsi sans le savoir tout le risque de leur conduite humaine, se réalisaient pleinement dans la Charité du Christ, devenant eux-même, selon la parole de Saint Paul, d'autres Christ. Bref, ils étaient des saints.

   S'engager tout entier... Vous le savez, la plupart d'entre nous n'engagent qu'une faible part, une petite part, une part ridiculement petite de leur être, comme ces avares opulents qui passaient, jadis, pour ne dépenser que le revenu de leurs revenus. Un saint ne vit pas du revenu de ses revenus, ni même seulement de ses revenus, il vit sur son capital, il engage totalement son âme. C'est d'ailleurs en quoi il diffère du sage qui sécrète la sagesse à la manière d'un escargot sa coquille, pour y trouver un abri. Engager son âme ! Non, ce n'est pas là simple image littéraire. il ne faudrait même pas la pousser très loin pour lui donner une signification sinistre.

   Dans son récent livre, Les problèmes de la vie, l'illustre professeur à l'Université de Genève, M. Guyénot, reprend la distinction entre le corps, l'esprit et l'âme. Si l'on admet cette hypothèse, que saint Thomas ne repousse pas, on se dit avec épouvante que des hommes sans nombre naissent, vivent et meurent sans s'être une seule fois servi de leur âme, réellement servi de leur âme, fût-ce pour offenser le bon Dieu. Qui permet de distinguer ces malheureux ? En quelle mesure n'appartenons-nous pas à cette espèce ? La Damnation ne serait-elle pas de se découvrir trop tard, beaucoup trop tard, après la mort, une âme absolument inutilisée, encore soigneusement pliée en quatre, et gâtée, comme certaines soies précieuses, faute d'usage ? Quiconque se sert de son âme, si maladroitement qu'on le suppose, participe aussitôt à la Vie universelle, s'accorde à son rythme immense, entre de plain-pied, du même coup, dans cette communion des saints qui est celle de tous les hommes de bonne volonté auxquels fut promise la Paix, cette sainte Église invisible dont nous savons qu'elle compte des païens, des hérétiques, des schismatiques ou des incroyants, dont Dieu seul sait les noms.

    La communion des saints... Lequel d'entre nous est sûr de lui appartenir ? Et s'il a ce bonheur, quel rôle y joue-t-il ? Quels sont les riches et les pauvres de cette étonnante communauté? Ceux qui donnent et ceux qui reçoivent ? Que de surprises ! Tel vénérable chanoine pieusement décédé, dont le bulletin diocésain aura fait l'éloge pompeux, dans le style particulier à ces publications, ne risque-t-il pas d'apprendre, par exemple, qu'il a dû sa vocation et son salut à quelque incrédule notoire, secrètement harcelé par l'angoisse religieuse, et auquel Dieu avait incompréhensiblement refusé les consolations mais  non pas les mérites de la foi ? (Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas déjà trouvé.) Rien ne paraît mieux réglé, plus strictement ordonné, hiérarchisé, équilibré que la vie extérieure de l'Eglise. Mais sa vie intérieure déborde des prodigieuses libertés, on voudrait presque dire des divines extravagances de l'Esprit- l'Esprit qui souffle où il veut. Lorsqu'on songe à la stricte  discipline qui maintient presque implacablement à sa place assignée chaque membre de ce grand corps ecclésiastique depuis le modeste vicaire jusqu'au Saint-Père avec ses privilèges, ses titres, on voudrait presque dire son vocabulaire particulier, n'est-ce pas en effet comme une extravagance, ces promotions soudaines, parfois très soudaines, de religieuses obscures, de simples laïcs, ou même de mendiants faits brusquement patrons, protecteurs et parfois docteurs de l'Église universelle ?

   Oh ! Il ne s'agit pas d'opposer l'Église visible à l'Église invisible ; l'Église visible, que voulez-vous, ce n'est pas seulement la hiérarchie ecclésiastique, c'est vous, c'est moi, elle n'est donc pas toujours agréable  et elle a même été parfois très désagréable à regarder de près, au XVe siècle par exemple, au temps du Concile de Bâle, et dans ces cas-là on est naturellement tenté de regretter que ce ne soit pas elle, l'invisible - oui, on regrette qu'un cardinal soit reconnaissable de si loin à sa belle cape écarlate tandis qu'un saint, de son vivant, ne se distingue par aucun détail vestimentaire... Je sais bien que ce qui paraît ici une plaisanterie est pour beaucoup d'âme une idée parfois torturante. On a tort de raisonner comme si l'Église visible et l'Église invisible étaient en réalité deux Églises, alors que l'Église visible est ce que nous pouvons voir de l'Église invisible, et cette part visible de l'Église invisible varie avec chacun de nous. Car nous connaissons d'autant mieux ce qu'il y a en elle d'humain que nous sommes moins dignes de connaître ce qu'elle a de divin. Sinon, comment expliqueriez-vous cette bizarrerie que les plus qualifiés pour se scandaliser des défauts, des déformations ou même des difformités de l'Eglise visible - je veux dire les saints - soient précisément ceux qui ne s'en plaignent jamais ? Oui, l'Eglise visible est ce que chacun de nous peut voir de l'Eglise invisible, selon ses mérites, et la grâce de Dieu. C'est bien joli de dire : "J'aimerais mieux voir autre chose que ce que je vois."

   - Oh ! bien sûr, si le monde était le chef-d’œuvre d'un architecte soucieux de symétrie, ou d'un professeur de logique, d'un Dieu déiste, en un mot, l'Eglise offrirait le spectacle de la perfection de l'ordre, la Sainteté y serait le premier privilège du commandement, chaque garde dans le hiérarchie correspondant à un grade supérieur de sainteté, jusqu'au plus saint de tous, Notre Saint-Père le Pape, bien entendu. Allons! Allons!  vous voudriez d'une Eglise telle que celle-ci ? Vous vous y sentiriez à l'aise ? Laissez-moi rire ! Loin de vous y sentir à l'aise, vous resteriez au seuil de cette Congrégation de surhommes, tournant votre casquette entre les mains, comme un pauvre clochard à la porte du Ritz ou du Claridge. L'Église est une maison de famille, une maison paternelle, et il y a toujours du désordre dans ces maisons-là, les chaises ont parfois un pied de moins, les tables sont tâchées d'encre, et les pots de confiture se vident tout seuls dans les armoires, je connais ça, j'ai l'expérience...

   La maison de Dieu est une maison d'hommes et non de surhommes. Les chrétiens ne sont pas des surhommes. Les saints pas davantage, ou moins encore, puisqu'ils sont les plus humains des humains. Les saints ne sont pas sublimes, ils n'ont pas besoin du sublime, c'est le sublime qui aurait plutôt besoin d'eux. Les saints ne sont pas des héros, à la manière des héros de Plutarque. Un héros nous donne l'illusion de dépasser l'humanité, le saint ne la dépasse pas, il l'assume, il s'efforce de la réaliser le mieux possible, comprenez-vous la différence ? Il s'efforce d'approcher le plus près possible de son modèle Jésus-Christ, c'est-à-dire de Celui qui a été parfaitement homme, avec une simplicité parfaite, au point, précisément, de déconcerter le héros en rassurant les autres, car le Christ n'est pas mort seulement pour les héros, il est mort aussi pour les lâches. Lorsque ses amis l'oublient, ses ennemis eux, ne l'oublient pas. Vous savez que les nazis n'ont cessé d'opposer à la Très Sainte Agonie du  Christ au jardin des Oliviers la mort joyeuse de tant de jeunes héros hitlériens. C'est que le Christ veut bien ouvrir à ses martyrs la voie glorieuse d'un trépas sans peur, mais il veut aussi précéder chacun de nous dans les ténèbres de l'angoisse mortelle. La main ferme, impavide, peut, au dernier pas, chercher appui sur son épaule, mais la main qui tremble est sûre de rencontrer la sienne...

Merci pour Bernanos!
Où peut-on lire cette conférence sur le net,svp?
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Message par Isabelle-Marie le Sam 22 Fév 2020 - 8:51

désolée, il n'y en a pas à ma connaissance mais je continuerai à en taper quelques extraits de temps en temps   Smile

La liberté pour quoi faire? de Bernanos Produc10

voici juste quelques citations trouvées sur le net :

« Le monde moderne qui se vante de l’excellence de ses techniques est en réalité un monde livré à l’instinct, je veux dire à ses appétits »

« Il est même devenu parfaitement inutile d’opposer les dictatures aux démocraties, les démocraties étant déjà des dictatures économiques, en attendant pire. »

« L’excès du machinisme concentrationnaire et totalitaire, avec tous les maux qu’il engendre, est une conséquence de cette maladie fonctionnelle de la civilisation humaine, et ce n’est pas ma faute si on entend donner à ce diabète mécanique le nom même de civilisation, c’est-à-dire le nom même de ce qu’il est en train de détruire. »

« La menace qui pèse sur le monde est celle d'une organisation totalitaire et concentrationnaire universelle qui ferait, tôt ou tard, sous un nom ou sous un autre, qu'importe ! de l'homme libre une espèce de monstre réputé dangereux pour la collectivité tout entière, et dont l'existence dans la société future serait aussi insolite que la présence actuelle d'un mammouth sur les bords du Lac Léman. Ne croyez pas qu'en parlant ainsi je fasse seulement allusion au communisme. Le communisme disparaîtrait demain, comme a disparu l'hitlérisme, que le monde moderne n'en poursuivrait pas moins son évolution vers ce régime de dirigisme universel auquel semblent aspirer les démocraties elles-mêmes. "

« Même le plus optimiste des hommes sait maintenant qu’une civilisation peut devenir dangereuse pour l’humanité. Il suffit qu’elle soit constituée et développée d’après une définition incomplète ou même fausse de l’homme. La civilisation moderne s’est basée sur une définition matérialiste de l’homme qui le représente comme un animal perfectionné. »

« La déchristianisation de l’Europe s’est faite peu à peu. L’Europe s’est déchristianisée comme un organisme se dévitaminise. Un homme qui se dévitaminise peut garder longtemps les apparences d’une santé normale. Puis il manifeste tout à coup les symptômes les plus graves, les plus impressionnants. A ce moment-là, il ne suffit pas de lui donner ce qui lui manque pour le guérir du même coup. Certaines formes d’anémie spirituelle paraissent aussi graves que l’anémie profonde qui, en dépit de tous les soins, finissait par emporter, des mois après leur libération, les déportés de Buchenwald ou de Dachau. »

« Appelé à prendre parti pour le vrai ou le faux, le mal ou le bien, l’homme chrétien engageait du même coup son âme, c’est-à-dire en risquait le salut. La croyance métaphysique était en lui une source inépuisable d’énergie. L’homme moderne est toujours capable de juger, puisqu’il est toujours capable de raisonner. Mais sa faculté de juger ne fonctionne pas plus qu’un moteur non alimenté. Aucune pièce du moteur ne manque. Mais il n’y a pas d’essence dans le réservoir. »

« Si l’homme ne pouvait se réaliser qu’en Dieu ? Si l’opération délicate de l’amputer de sa part divine – ou du moins d’atrophier systématiquement cette part jusqu’à ce qu’elle tombe desséchée comme un organe où le sang ne circule plus – aboutissait à faire de lui une bête féroce ? Ou pis peut-être, une bête à jamais domestiquée, un animal domestique ? »

« La justice qui n’est pas selon le Christ, la justice sans amour, devient vite une bête enragée. Il serait fou de penser que la justice , même débaptisée, déchristianisée, vidée de tout son contenu spirituel, est tout de même quelque chose qui ressemble à la justice et qui peut encore servir… C’est comme si vous me disiez qu’un chien devenu enragé reste tout de même un compagnon qu’on peut garder près de soi. On a lâché la justice sans Dieu dans un monde sans Dieu , et elle ne s’arrêtera plus- oh ! je le dis sans éloquence ; je voudrais trouver des mots plus simples pour le dire-, elle ne s’arrêtera qu’elle n’ait ravagé la terre. »

« La civilisation mécanique ne s’arrêtera de produire des marchandises que dans le moment où elle aura dévoré les hommes. Elle les aura dévorés dans les guerres, en masses énormes et par monceaux, mais elle les aura aussi dévorés un par un, elle les aura vidés un par un de leur moelle, de leur âme, de la substance spirituelle qui les faisait hommes. »


https://www.senscritique.com/livre/La_Liberte_pour_quoi_faire/critique/192491832
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Message par Isabelle-Marie le Dim 8 Mar 2020 - 8:19

dernier chapitre : "Nos amis les saints"

J'admettrais volontiers que les Juifs ont traversé sans se mouiller les pieds, non seulement la mer Rouge, mais l'océan Atlantique, que m'importe ? Je dis seulement qu'il m'est affreusement pénible de penser que des hommes de bonne foi puissent être tenus éloignés du Christ par des scrupules sans fondement et sans objet véritables. Si Dieu avait voulu nous gagner par des miracles, il ne s'en serait certainement pas tenu à celui de Cana, ou même à la résurrection de Lazare. Il ne lui en eût rien coûté de s'imposer par des prodiges beaucoup plus extraordinaires, cosmiques.  Au lieu que ce que les Saints Évangiles nous rapportent des phénomènes qui ont marqué la mort du Sauveur, le soleil qui s'obscurcit, le voile du temple qui se déchire, la terre qui tremble, sont bien peu de choses comparés aux effets de la bombe de Hiroshima. Mais allons plus loin, réfléchissons encore un peu. Pourquoi nous regagner en forçant notre volonté par des miracles ? Contrainte pour contrainte, il eût été tellement plus facile de ne jamais nous perdre en accordant une fois pour toutes la volonté humaine à la volonté divine, comme une planète qui tourne autour de son soleil. C’est que Dieu n’a pas voulu nous faire irresponsables, je veux dire incapables d’amour, car il n’y a pas de responsabilité sans liberté et l’amour est un choix libre, ou il n’est rien.

Je parais peut-être m’écarter de mon sujet. Vous auriez pourtant tort de le croire. Une théorie matérialiste du monde ne saurait expliquer l’homme moral. Mais il ne suffit pas non plus de placer par l’imagination au principe et à la tête du monde un être suprême, une intelligence suprême, une dieu géomètre pour justifier l’existence des saints. Plus je vois l’univers, disait à peu près Voltaire, et moins je puis songer que cette horloge marche et n’ait pas d’horloger, vers idiots qui ont néanmoins rempli d’aise d’innombrables générations de chanoines tout fiers de penser que le bon Dieu existait désormais avec l’autorisation de M de Voltaire, tout joyeux et contents de l’excellent tour que le bon Dieu avait joué à son ennemi personnel - « Ecrasons l’infâme ! » - en profitant d’un moment d’inattention de M de Voltaire pour lui faire signer un petit papier de reconnaissance… Hélas ! En écrivant ces vers de mirliton, M de Voltaire ne se souciait nullement des saints, et les chanoines qui le citaient avec honneur aux distributions de prix ne s’en préoccupaient peut-être pas davantage...Que diable - c’est le cas de le dire !  - un horloger pourrait-il  faire des saints, je vous le demande ? Il n’y a rien de moins libre qu’une horloge, puisque tous les engrenages s’y trouvent dans la plus étroite dépendance les uns des autres. Vous me répondrez probablement que l’univers physique offre assez l’exemple d’une mécanique de précision ? Mais êtes-vous certains de ne pas prendre le signe pour la chose, comme un être d’une intelligence absolument différente de la nôtre, ignorant tout du langage et de l’écriture, s’extasierait sur le rythme des voix, la symétrie d’une page d’imprimerie, s’efforcerait de dégager les lois de l’une et de l’autre, sans rien savoir de l’essentiel - de cela qui seul importe - , la pensée, la pensée toujours vivante et libre sous la contrainte apparente des caractères ou des sons qui l’expriment. Si la Vie était la pensée libre de ce monde en apparence déterminé ? La Vie, c’est-à-dire cette énergie mystérieuse, immatérielle, à quoi la physique moderne réduit la matière elle-même.

L’univers matérialiste n’a que faire de l’homme moral. L’univers des déistes, à la manière de l’auteur de La Henriade, n’a pas de place pour les saints – le saint serait aussi déplacé dans ce monde qu’un poète lyrique à l’école des Ponts et Chaussées… Comment pourrais-je continuer à vous parler des saints et de la sainteté sans vous rappeler - ou vous apprendre - que pour nous chrétiens, Dieu est Amour, la Création est un acte d’amour. Je ne parle pas ainsi dans l’intention de vous convaincre, je vous demande seulement d’entrer avec moi, un moment, dans une telle hypothèse, autrement nous nous parlerions en vain. 0h ! je sais, je sais, vous pensez aussitôt à ce gémissement de la douleur universelle qui ne se tait ni jour ni nuit. Vous vous rappelez les vers de Baudelaire :


Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité.


Mais réfléchissez bien que  c’est au nom de la Raison et de la Justice que vous dénoncez la cruauté de ce monde, et dans cette voie, une longue expérience prouve que vous ne pouvez aller qu’à la révolte, au désespoir ou à la négation absolue. Il est vrai que nous avons été créées à l’image et à la ressemblance de Dieu. Nous lui ressemblons même beaucoup plus que nous n’osons le penser, que les philosophes nous permettent de le penser. «Créé à l’image et à la ressemblance de Dieu» - comme une telle expression est mystérieuse et redoutable, mais comme elle a perdu peu à peu sa signification par l’usage, ainsi qu’une pièce de monnaie son effigie, pour avoir passé dans trop de mains ! Je voudrais cependant que vous vous y arrêtiez une minute. Combien d’entre nous, chrétiens, avons vraiment conscience d’être à l’image et à la ressemblance de Dieu ? Qui se préoccupe du sens réel de ces paroles si surprenantes ? Si elles sont véridiques, ce n’est donc pas l’observation des choses qui nous révélerait le monde, son secret serait en nous, au plus profond de nous-mêmes, là où nous ne descendons jamais, évidemment. Une telle hypothèse a de quoi faire sourire les imbéciles, je le sais. Mais la légendaire sécurité des imbéciles vient précisément de ce qu’ils sont faits pour deux dimensions, ils connaissent la troisième comme nous connaissons la quatrième, par ouï-dire... Le mot de l’énigme du monde en nous, pourquoi pas ? le destin ordinaire des hommes n’est-il pas de chercher très loin, et souvent au péril de leur vie, ce qu’ils avaient, sans le savoir, à portée de la main ? Ce mot de l’énigme, nous n’espérons le trouver que par l’observation pratique des choses. Mais dans cette recherche la science ne collabore pas avec la nature, elle l’affronte. Elle ne veut que détourner à son profit la plus grande part possible des colossales ressources d’énergie de l’univers, entreprise où l’humanité doit finir par être broyée entre la science et la nature comme entre l’enclume et le marteau, car si la chair de l’homme est fragile, son système nerveux ne l’est pas moins, devra céder, tôt ou tard, à la tension sans cesse croissante d’une vie dont l’activité normale est décuplée, centuplée par l’usage des mécaniques. La mécanique vous fera des loisirs, prêche-t-on aux idiots.

Il ne suffit déjà plus de dire que les hommes ont de moins en moins de loisirs, à mesure que se multiplient les mécaniques. Dans le paradis des machines, les loisirs seront plus épuisants que le travail, c’est le travail qui reposera des loisirs. N’importe ! Lorsque je dis que tout l’effort de l’intelligence n’aboutira qu’à engager de plus en plus avant l’humanité dans une entreprise où les risques grandiront sans cesse, jusqu’à être hors de proportion avec les bénéfices escomptés - ne sommes-nous pas déjà, ainsi que M. Einstein en faisait dernièrement la remarque, à risquer l’explosion de la planète ou l’empoisonnement de l’atmosphère terrestre par des radiations mortelles ? -, il ne s’ensuit nullement que je méprise l’intelligence. S’il est vrai que nous sommes créés à l’image de Dieu, comment mépriserions-nous une des plus hautes facultés de l’homme? Vous me répondrez que sans la mépriser, je viens de la déclarer impuissante. Non pas. Non pas impuissante. Non pas impuissante à tirer parti de la création, mais incapable d’en pénétrer le sens, de la comprendre, au sens exact du mot. Si la création était l’oeuvre de la seule intelligence, l’intelligence humaine ne pourrait faire mieux que de découvrir quelques-unes de ses lois, afin d’exploiter cette connaissance, ainsi qu’on se sert d’une mécanique. Elle ne serait pas toujours prête à la condamner au nom de la logique ou de la justice. C’est que la création est une oeuvre d’amour. L’intelligence, réduite à ses propres forces, ne croit trouver dans la nature qu’indifférence et cruauté, mais c’est sa propre cruauté qu’elle y découvre. A proprement dire ce n’est pas la souffrance qu’elle condamne, c’est ce qui lui paraît une anomalie, un gaspillage, une mauvaise organisation de la souffrance. L’intelligence est plus cruelle que la nature. Nous commençons, par exemple, à comprendre qu’une société organisée par elle - ou du moins par cette forme dégradée de l’intelligence qui s’appelle la technique - sera sans pitié non seulement pour les éléments suspects de produire moins qu’ils ne consomment, mais encore pour tout ce qui ne pensera pas d’accord avec la monstrueuse conscience collective... Oui, à ne parler que des mal fichus, la nature en laisse subsister des millions qui n’échapperont sûrement pas demain aux techniciens chargés de maintenir et d’augmenter sans cesse le rendement de la colossale usine universelle.En réalité l’intelligence ne s’indigne pas contre la souffrance, elle la refuse, comme elle refuse un syllogisme mal construit, quitte à s’en servir elle-même, selon ses méthodes, après avoir remis le syllogisme d’aplomb. Qui parle de la Douleur comme d’une intolérable violation de l’ordre, ou même d’une absurdité toute pure, est certain de l’approbation des imbéciles. Mais pour un petit nombre de révoltés sincères, combien d’autres qui ne cherchent dans la révolte contre la souffrance qu’une justification plus ou moins sournoise de leur indifférence et de leur égoïsme vis-à-vis de ceux qui souffrent ? Sinon, par quel miracle les hommes qui acceptent le plus humblement, sans le comprendre, ce scandale permanent de la souffrance et de la misère, sont-ils presque toujours ceux qui se dévouent le plus tendrement aux souffrants et aux misérables : saint François d’Assise ou saint Vincent de Paul  ?
Isabelle-Marie
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